Arabes israéliens : portrait d’une communauté entre deux mondes et deux saveurs
Mis à jour le 06/06/2026 par Sara Meles
Les arabes israéliens représentent près de 21 % de la population d’Israël, soit environ 2 millions de citoyens qui naviguent chaque jour entre deux cultures, deux langues et deux mémoires. Pour moi, qui ai grandi entre Addis-Abeba et Paris, cette réalité d’une identité plurielle résonne avec une familiarité presque douloureuse — et c’est la cuisine qui, comme toujours, m’a offert la clé pour comprendre l’autre.

Qui sont les arabes israéliens ?
Les arabes israéliens sont les citoyens arabes de l’État d’Israël, détenteurs de la pleine nationalité israélienne. Ils sont majoritairement les descendants de la population arabe qui résidait en Palestine mandataire avant 1948 et qui est demeurée sur le territoire lors de la création de l’État d’Israël. Selon le Bureau central des statistiques d’Israël (2023), ils représentent 20,9 % de la population totale, soit environ 2 millions de personnes sur un pays qui en compte 9,7 millions.
Cette communauté est loin d’être monolithique. Elle se compose de plusieurs groupes distincts, chacun portant ses propres traditions culturelles et culinaires :
- Les Arabes musulmans : environ 83 % des arabes israéliens, de tradition sunnite, concentrés en Galilée et dans le Triangle
- Les Arabes chrétiens : environ 9 %, répartis entre l’Église melkite catholique, l’Église catholique romaine et l’Église orthodoxe grecque
- Les Druzes : environ 8 %, communauté ésotérique issue de l’islam ismaélien, souvent traitée administrativement comme groupe à part
- Les Circassiens : une infime minorité musulmane non arabe, principalement dans deux villages de Galilée
Géographiquement, les arabes israéliens se concentrent dans trois régions principales : la Galilée au nord — avec des villes comme Nazareth et Sakhnin — le Triangle (zone d’agglomérations en Cisjordanie israélienne) et le Néguev au sud, où vivent les Bédouins. Des villes mixtes comme Acre, Haïfa, Jaffa et Lod abritent également des populations arabes et juives côte à côte, dans une proximité parfois tendue mais toujours féconde.
Comme le souligne le sociologue Sami Smooha, professeur émérite à l’Université de Haïfa et spécialiste des minorités dans les démocraties ethniques : « Les arabes israéliens occupent une position unique dans le monde arabe : ils sont citoyens d’un État qu’une grande partie de la région considère comme illégitime, tout en affirmant une identité palestinienne distincte. » (Smooha, 2002)
Quelle place occupent-ils dans la société israélienne ?
Les arabes israéliens jouissent de la citoyenneté pleine et entière, avec le droit de vote et d’éligibilité, mais leur intégration dans la société israélienne demeure une réalité complexe, traversée d’inégalités structurelles et de vitalité culturelle à la fois.
Sur le plan économique, selon un rapport de l’OCDE publié en 2021, l’écart de revenus entre citoyens arabes et juifs israéliens représente encore environ 30 %, malgré des progrès notables au cours des deux décennies précédentes. Ces inégalités touchent également l’accès aux infrastructures, à l’emploi qualifié et aux services municipaux dans certaines villes à majorité arabe.
Pourtant, la dynamique est en pleine transformation. Le taux de diplômés universitaires parmi les arabes israéliens a doublé entre 2000 et 2020, passant de 9 % à 18 % (Conseil de l’Enseignement Supérieur d’Israël, 2021). Des professions comme la médecine, le droit et l’ingénierie connaissent une présence arabe israélienne en forte croissance.
Sur le plan politique, les arabes israéliens sont représentés à la Knesset — le parlement israélien — à travers diverses listes arabes et mixtes. Des figures comme l’écrivain Émile Habibi, né à Haïfa en 1922, ont porté leur cause sur la scène culturelle internationale. Son roman Les aventures extraordinaires de Sa’id le Pessoptimiste (1974) reste une œuvre fondatrice sur la condition des arabes israéliens, oscillant entre satire et mélancolie, entre appartenance et exclusion.

Quelle est la cuisine des arabes israéliens ?
La cuisine des arabes israéliens est une expression directe de la tradition culinaire levantine, héritée d’une longue histoire d’enracinement dans cette terre de Palestine, et elle se distingue par sa richesse aromatique, l’usage souverain de l’huile d’olive et une maîtrise ancestrale des épices et des herbes fraîches.
Je me souviens de la première fois que j’ai goûté un msakhan — ce plat emblématique à base de poulet rôti sur du pain taboun imbibé d’huile d’olive et recouvert d’oignons longuement caramélisés et de sumac — lors d’un séjour à Nazareth. La profondeur acidulée et fruitée du sumac, cette note rouge sombre qui imprègne tout le plat, m’a immédiatement rappelé certains condiments de la cuisine éthiopienne. La magie des épices qui voyagent sans passeport, qui se retrouvent à des milliers de kilomètres de distance et disent la même chose : je suis chez moi.
| Plat | Description | Occasion |
|---|---|---|
| Msakhan | Poulet au pain taboun, oignons, sumac | Fête familiale, automne |
| Mansaf | Agneau au yaourt fermenté (jameed), riz | Célébrations, mariages |
| Maqluba | « Retourné » : riz, légumes, viande cuite | Repas du vendredi |
| Knafeh | Dessert au fromage, semoule, sirop de rose | Petits-déjeuners, fêtes |
| Muhammar | Riz sucré aux dattes et épices du Néguev | Mariages bédouins |
| Fattoush | Salade levantine au pain grillé, sumac | Quotidien, Ramadan |
Ce qui me fascine dans cette cuisine, c’est sa capacité à raconter des histoires. Le mansaf, par exemple, est le plat par excellence de l’hospitalité bédouine dans le Néguev. Il ne se mange pas seul : il se partage debout, à la main, autour d’un grand plateau commun. Une philosophie du repas qui résonne directement avec le gursha éthiopien, ce geste d’amitié et d’amour qui consiste à nourrir l’autre de sa propre main lors d’un repas. Deux gestes, deux cultures, une même conviction profonde : nourrir l’autre est un acte sacré.
Comment préservent-ils leur patrimoine culturel face à la mondialisation ?
Les arabes israéliens préservent leur patrimoine culturel à travers un réseau dense de transmission familiale, associative et éducative, malgré les pressions croissantes de la mondialisation et de l’homogénéisation des modes de vie.
Dans des villes comme Nazareth — souvent surnommée la capitale gastronomique des arabes israéliens — une nouvelle génération de chefs a émergé, décidée à valoriser les traditions culinaires ancestrales tout en les inscrivant dans une modernité créative. Des initiatives comme le festival culinaire de Nazareth attirent chaque année des milliers de visiteurs venus découvrir des recettes transmises de mère en fille depuis des générations.
Les femmes jouent un rôle central dans cette transmission. Selon une étude de l’Université hébraïque de Jérusalem (Levy & Mizrahi, 2019), 87 % des recettes traditionnelles des communautés arabes israéliennes sont encore transmises oralement ou par pratique directe, sans avoir jamais été consignées par écrit. C’est à la fois une forme de résistance culturelle et un trésor anthropologique d’une fragilité redoutable. Quand une grand-mère meurt sans avoir transmis son dosage de baharat, c’est une bibliothèque entière qui disparaît avec elle.
Cette réalité me touche profondément. Mes propres souvenirs culinaires d’Éthiopie — les odeurs de la cérémonie du café, le goût de l’injera fraîche sortant du mitad — ne m’ont jamais été transmis par un livre. Ils vivent dans mes mains, dans mon nez, dans la mémoire de mes papilles. C’est exactement la même chose pour les arabes israéliens.

Pourquoi la table est-elle un espace de dialogue interculturel ?
La table est un espace de dialogue interculturel parce qu’elle abolit, le temps d’un repas, les frontières identitaires qui divisent les sociétés — et chez les arabes israéliens, cette dimension prend une résonance politique et symbolique particulièrement forte.
En Israël, le débat sur les origines du hummus — arabe ou juif ? levantine ou israélienne ? — est presque devenu un symbole national de la complexité identitaire du pays. Ce houmous, cette crème de pois chiches au tahini et au citron, est revendiqué par tous, préparé différemment par chacun, mais partagé par l’ensemble de la société israélienne. Les humussiyas — ces restaurants populaires spécialisés — tenus par des arabes israéliens à Acre, Abou Gosh ou Nazareth, font l’objet d’un véritable pèlerinage gastronomique de la part de toute la population, sans distinction.
La sociologue Liora Gvion, professeure à l’Académie de Wingate (Israël), a consacré une grande partie de ses recherches à ce phénomène. Dans son ouvrage Beyond Hummus and Falafel (2012), elle écrit : « La cuisine des arabes israéliens est devenue un véhicule de visibilité culturelle dans un contexte où les revendications politiques se heurtent souvent à des murs. La table négocie là où la parole échoue. »
Cette formule résonne avec une vérité universelle que je vis à Paris. Chez nous, notre restaurant éthiopien Addis Abeba joue exactement ce même rôle : un espace où des Parisiens de toutes origines viennent s’asseoir autour d’une même grande assiette d’injera, rompre le pain au sens littéral du terme, et apprendre une culture à travers ses saveurs. La table n’est pas seulement un lieu où l’on mange : c’est un lieu où l’on se reconnaît.
Des saveurs du Levant à la cuisine éthiopienne : connexions inattendues
Les cuisines des arabes israéliens et de l’Éthiopie partagent, malgré la distance géographique, des philosophies culinaires remarquablement proches — et leurs connexions historiques sont bien réelles.
La route des épices qui reliait autrefois la Corne de l’Afrique à la péninsule arabique et au Levant a laissé des traces indélébiles dans les deux traditions. Le berbéré éthiopien — ce mélange complexe de piment, gingembre, cardamome, fenugrec et clou de girofle — trouve des échos dans le baharat arabe, ce mélange de sept épices du Proche-Orient. Les deux cultures partagent également un rapport profond aux légumineuses (lentilles, pois chiches, fèves), aux céréales transformées (l’injera vs le pain taboun) et au repas comme rituel communautaire avant tout.
Plus symboliquement, la communauté des Bêta Israël — les Juifs éthiopiens — constitue un pont vivant entre ces deux cultures au sein de la société israélienne. Depuis leur immigration massive lors de l’opération Moïse (1984-85) puis de l’opération Salomon (1991), les Éthiopiens israéliens ont créé une culture hybride unique, nourrie à la fois de l’injera de leurs ancêtres et du falafel de leurs voisins arabes israéliens. Dans certains quartiers de Tel Aviv ou de Jérusalem, vous pouvez aujourd’hui trouver des tables qui fusionnent ces deux héritages : du doro wat servi avec du khobz arabe, ou de l’injera accompagnée d’une sauce épicée réinterprétée à la manière levantine.
Ce métissage culinaire me rappelle que la cuisine est le dernier lieu de liberté créatrice dans les sociétés sous tension. Comme le résume le chef Marcus Samuelsson, lui-même né en Éthiopie, élevé en Suède et devenu l’une des grandes voix culinaires des États-Unis : « La cuisine est le seul langage universel qui n’ait jamais besoin de traduction. »
Chez Addis Abeba, nous croyons exactement cela. Chaque bouchée de tibs ou de misir wat portée sur un morceau d’injera est une invitation à traverser les frontières — qu’elles soient géographiques, culturelles ou historiques. Pour en savoir plus sur la communauté des citoyens arabes d’Israël, leur histoire et leur culture, la page Wikipédia dédiée aux citoyens arabes d’Israël constitue une source documentée et régulièrement mise à jour.
Les arabes israéliens nous rappellent, comme le font les Éthiopiens de la diaspora à Paris, que l’identité n’est pas une prison. C’est une cuisine : riche, évolutive, faite de couches et de saveurs héritées, mais toujours capable d’accueillir de nouveaux ingrédients.
Questions fréquentes
Q: Qui sont exactement les arabes israéliens ?
R: Les arabes israéliens sont les citoyens arabes de l’État d’Israël, représentant environ 20,9 % de la population totale, soit près de 2 millions de personnes. Ils sont majoritairement de confession musulmane (83 %), avec des minorités chrétiennes (9 %) et druzes (8 %), et sont descendants de la population arabe restée sur le territoire lors de la création d’Israël en 1948.
Q: Quelle langue parlent les arabes israéliens au quotidien ?
R: Les arabes israéliens parlent l’arabe dialectal palestinien comme langue maternelle. L’hébreu est enseigné dès l’école primaire dans les établissements arabes israéliens, ce qui rend la grande majorité de la communauté bilingue. Beaucoup sont également anglophones, particulièrement les générations éduquées après les années 2000.
Q: Quels sont les plats emblématiques de la cuisine des arabes israéliens ?
R: Les plats les plus représentatifs incluent le msakhan (poulet au pain taboun avec oignons et sumac), le mansaf (agneau au yaourt fermenté), la maqluba (riz retourné aux légumes), le knafeh (dessert chaud au fromage) et le fattoush (salade levantine). L’huile d’olive, le sumac, le zaatar et le cumin en sont les épices centrales.
Q: Les arabes israéliens ont-ils les mêmes droits que les citoyens juifs d’Israël ?
R: Les arabes israéliens jouissent légalement de la citoyenneté pleine et entière : droit de vote, éligibilité à la Knesset, accès aux services publics et à la justice. Des inégalités structurelles persistent cependant dans les domaines des revenus, de l’accès aux infrastructures et de la représentation dans certains secteurs de l’emploi.
Q: Combien d’arabes israéliens vivent en Israël en 2026 ?
R: Selon les données actualisées du Bureau central des statistiques d’Israël, la communauté des arabes israéliens dépasse les 2 millions de personnes, représentant environ 20,9 % de la population totale israélienne. Cette proportion est stable depuis une décennie, avec des taux de natalité qui se sont progressivement rapprochés de ceux de la population juive.
Q: En quoi la cuisine des arabes israéliens ressemble-t-elle à la cuisine éthiopienne ?
R: Les deux cuisines partagent un rapport profond au repas communautaire, à l’usage des légumineuses (lentilles, pois chiches), à la richesse des mélanges d’épices et au pain comme élément central du rituel alimentaire. Les anciennes routes commerciales entre la Corne de l’Afrique et le Proche-Orient ont créé des échanges culinaires dont les traces sont encore perceptibles dans les deux traditions.
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Sara Meles — Food & Culture Blogger à Paris, France. Née à Addis-Abeba, Sara parcourt les restaurants éthiopiens de Paris et explore les cuisines du monde à travers le prisme de l’identité et de la mémoire collective.
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